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Alcyon 1871, somptueux témoignage d’une époque révolue

Laissez-moi vous conter une histoire. L’histoire d’une aquarelle qui se transforme en bateau. Celle d’une renaissance et d’une aventure incroyable. Comment des passionnés ont ressuscité un sloop Houari mythique du 19ème siècle nommé Alcyon 1871.

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Quand Edith et Marc Frilet se lancent dans la construction d’Alcyon 1871, ce n’est pas seulement le bateau de l’arrière-grand-père d’Edith qui ressuscite, mais tout un pan de l’histoire du nautisme marseillais presque oublié. Celui où les Houaris volaient de régates en régates entre Sète et San Remo. Etonnants, extrêmement performants et totalement précurseurs, ces yachts de course rapides et élégants, gréés en houari (ancêtre du gréement Marconi) se sont totalement éteints quand les jauges internationales importées par les anglais sont devenues la règle en Méditerranée. Alcyon 1871 en est l'unique réplique.

Un tour de force culotté…

En 2013, 140 ans plus tard, sans aucun plan, la petite-fille d’Emilien Rocca et son mari, Edith et Marc Frilet reprennent le flambeau et font parler l’histoire à l'aide de témoignages, d’archives familiales et de photos d'époque. Ils confient la réalisation de leur rêve à l’architecte Gilles Vaton, qui retrouve les lignes de carène, au charpentier de marine Daniel Scotto qui finalise toute la cohérence de ses forces extrêmes, voisines des bateaux modernes du Vendée Globe, et à Beppe Zaoli pour les voiles, accompagnés de Patrick Moreau, spécialiste des gréements classiques, un des points névralgiques du projet.

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Le résultat est unique, somptueux et navigue aujourd’hui comme à la grande époque des Houaris qui attiraient les foules sur la digue et les plages marseillaises et méditerranéennes lors de nombreuses courses spectaculaires. En ce temps-là, les capitaines d’industrie marseillais, et armateurs au long cours, avaient souvent un houari et un équipage portant leurs couleurs. L’enjeu des paris était conséquent et le 1er prix pouvait atteindre le quart de la valeur du bateau en espèces. En vingt ans de courses Alcyon 1871 a gagné vingt fois sa valeur. Membre fondateur de la Société Nautique de Marseille en 1887, Emilien Rocca en gagna la première régate avec Alcyon 1871 en mars 1887. Pour l’anecdote, il était aussi le propriétaire d’un bateau plus grand, le Zingara, rebaptisé « Bel ami » par Maupassant quand il en fit l’acquisition.

Un air de mandoline...

Très fiers d’avoir ressuscité l’histoire familiale, Edith et Marc ont maintenant entre les mains un voilier unique créé à l’identique à partir d’ aquarelles et grace à l’architecte naval Gilles Vaton qui a su retrouver les lignes inconnues sous la flottaison. Passionné par ce projet et concrétisant un de ses propres rêves, Daniel Scotto, charpentier naval marseillais depuis 4 générations, et qui, dans son jeune âge, aspirait à être luthier a composé une coque en red cedar travaillée comme le ventre d’un instrument de musique. Les marseillais le surnomment d’ailleurs « La mandoline », ou encore le Stradivarius !

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Avec son bout dehors de 7 m et sa bôme de 9 m, Alcyon 1871, est très technique à manœuvrer. Le déséquilibre des voiles, 100m2 pour la grande et 50 m2 pour le foc, demande une parfaite connaissance du bateau « Quand on fait des bêtises, il salue la risée avec son gréement souple et le vent s’évacue ! Avec ce déséquilibre important de voilure au centre, on passe notre temps à choquer et border la grand’voile pour avoir un angle de barre de moins en moins important.» souligne Marc « Très difficile à manœuvrer mais extraordinaire à vivre, ce n’est pas un bateau comme les autres. Il fait 9,30m de long mais 21m hors tout, du bout du beaupré au bout de la bôme. C’est la plus grande proportion longueur/largeur de tous les bateaux jamais construits dans le monde. »

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Le Fort du Petit Langoustier, un nouveau défi…

Marc et Edith se sont lancé dans un nouveau projet, encore plus fou. A leur grande surprise, ils décrochent en 2003, à l’unanimité du jury, l’appel d’offre pour réhabiliter le fort du Petit Langoustier à Porquerolles.
« Nous avons un passé affectif très fort avec Porquerolles et une passion pour la mer. » explique Edith. Une passion qui ne choisit pas la facilité. Ici, quand on pousse un mur, il tombe ! Dans ce fort à la mer sans ponton, hommes et matériels sont acheminés à l’aide d’un petit côtre breton, un « bateau de travail » originaire de l’archipel des Glénans, et tout se fait à dos d’homme. Les premiers travaux de confortement et la création d’un espace de vie sont le début d’un chantier gigantesque qui fédèrent des rencontres passionnantes. « Nous avons 40 ans pour le faire. Remettre le fort en état, à l’identique, avant de le rendre à l’Etat est une façon de remercier cette île pour tout ce qu’elle nous a donné. Et puis, nous on est marins, la mer ne nous fait pas peur ! »

Pièce d'archéologie vivante, et passeur d'histoire sur la naviguation de nos anciens, Edith et Marc Frilet ont ressuscité un joyau des mers avec Alcyon 1871, Nous sommes curieux de voir quels prodiges ils réaliseront au Fort du Petit Langoustier car, nous n’en doutons pas, ils y écrieront une belle page d’histoire maritime.